Publié par : reopen911 | février 25, 2008

Panique bancaire à Wall Street

David Ignatius, pour le Washington Post, reprend sur le modèle de Mr Smith, le rôle du faux naif en visite à Wall Street. Accompagné d’un expert, il soulève le capot de la finance structurée et est terrifié par ce qu’il y voit : « le grand public, heureusement, ne se rend pas compte à quel point la situation est détériorée. Si c’était le cas, nous pourrions voir naître une véritable panique, » pire encore, feint-il de découvrir, ce sont les fonds souverains chinois et moyen-orientaux qui renflouent les banques US. L’amérique traverse une mauvaise passe et n’a pas encore trouvé le Capra qui lui proposera la « good narrative » qu’elle attend comme à chaque grand rendez vous avec son histoire.

Par David Ignatius, Washington Post, 21 février 2008

Cela ne ressemble pas aux paniques bancaires (bank run) à l’ancienne, car cette fois-ci elle implique les plus grands établissements financiers échangeant des titres si sophistiqués que même les plus hauts dirigeants de ces entreprises ne comprennent pas entièrement le mécanisme de ces transactions. Mais c’est bien de cela dont il s’agit : de cette peur qui s’insinue parmi ces établissements et qui fait que l’on ne peut plus avoir confiance en ses confrères pour honorer leurs engagements.

Les financiers, apeurés, se retirent des marchés du crédit. Ils se mettent en grève, pourrait-on dire, pour échapper à l’impact prévisible de cette chaîne d’actifs titrisés et de promesses de paiements qui relient l’ensemble du système financier. Lorsque chaque financier essaye de se protéger contre les erreurs de son voisin, le système dans son entier commence à s’affaisser. C’est ce à quoi nous assistons à l’heure actuelle, au fur et à mesure que les problèmes du marché du crédit se sont propagés des emprunts hypothécaires à toutes sortes de créances, depuis les prêts étudiants, jusqu’aux emprunts municipaux, en passant par les achats à tempérament.

Les investisseurs sont nerveux car ils ne savent plus valoriser de façon fiable ces paquets d’actifs titrisés. De ce fait, les acheteurs restent à l’écart des marchés, les prix continuent à chuter, et les dégâts s’amplifient.

Le grand public, heureusement, ne se rend pas compte à quel point la situation est détériorée. Si c’était le cas, nous pourrions voir naître une véritable panique, donnant encore plus d’attrait aux pires politiques, celles qui tentent de geler les dommages plutôt que de laisser chuter les prix jusqu’au niveau ou les acheteurs reviendront sur les marchés et où l’activité reprendra. A cette aune, le moratoire proposé par Hilary Clinton sur les saisies de domiciles représente l’une des plus mauvaises idées du moment. Elle ne ferait qu’empirer la situation en accroissant l’illiquidité et la rigidité du marché immobilier.

La réponse à la panique bancaire de Wall Street pourrait consister en une réédition de ce qui avait sauvé les principales banques lors de la Grande Dépression. Le Président Franklin Roosevelt [1] avait alors créé la Federal Deposit Insurance Corporation, en 1933, garantissant ainsi les déposants qu’existerait un assureur de dernier recours pour les banques, et que leur argent était à l’abri, même s’ils ne pouvaient le voir, le toucher, ou l’entasser sous un matelas. Le parlementaire Barney Frank, ainsi que d’autres experts du Congrès, sont en train d’étudier plusieurs approches sur la question, qui visent à protéger les marchés sans recourir au moratoire peu judicieux de Clinton.

Les marchés sont désormais si sophistiqués que la plupart d’entre nous ne peuvent en comprendre les mécanismes. J’ai donc interrogé un expert financier du secteur pour m’aider à y voir clair. Le problème, juge-t-il, c’est que les établissements financiers sont requis de pratiquer la vérité des prix en évaluant leurs actifs au prix du marché, et ceci même en l’absence de marché fonctionnel. La plupart du temps, les investisseurs doivent se contenter d’estimation, et leurs confrères le savent.

Pour expliquer ce phénomène, mon spécialiste utilise le cas d’école des emprunts hypothécaires. Avec le développement de l’ingénierie financière dans les années 1990, ces emprunts individuels furent rassemblés par paquets, par exemple 10 000 emprunts de 100 000 dollars, ce qui permettait de les négocier sous la forme de titres sur 1 milliard, ce que ces contrats individuels n’auraient pas permis. Mais cela n’a pas suffit. Les financiers se sont aperçus qu’ils pouvaient accroître leurs profits en découpant ce milliard en différentes tranches, selon différents niveaux de risque. De cette façon, un ensemble d’emprunts de seconde qualité pouvait se voir attribuer la meilleure note possible, car on estimait que les dettes de cette tranche seraient vraisemblablement honorées.

Que s’est-il passé avec le retournement récent du marché immobilier ? Les détenteurs de ces titres ne pouvaient plus être certains désormais que leur tranche serait payée. L’approche comptable traditionnelle, consistant à estimer les flux de remboursements prévus et à décompter l’évaluation du risque, ne fonctionnait plus. Lorsque les titres sont gagés sur 10 000 emprunts hétéroclites, aussi bien le taux de paiement que le risque de défaut deviennent impossible à prévoir. La pyramide a alors commencé à vaciller.

Wall Street a été victime d’un excès de confiance démesuré en croyant que l’on pouvait valoriser des titres qui avaient été découpés et ré assemblés tant de fois qu’ils en avaient perdu toute connexion solide avec les actifs sous jacents. Le plus grand financier américain, Warren Buffet, a averti depuis des années que les « produits dérivés » dont la valeur n’est que faiblement liées à ceux des actifs réels sont les équivalents financiers des armes de destruction massive. Mais dans cette course au profit, personne ne l’a écouté.

J’ai gardé le pire pour la fin. Voulez vous savoir qui renfloue les plus grandes banques américaines pour les sauver des conséquences de leurs folies, en jouant le rôle du prêteur de dernier ressort et de contrôleur du système ? Les fonds souverains appartenant à des nations comme la Chine et les producteurs pétroliers du Golfe Persique. Ces nouveaux titans viennent à la « rescousse, » si c’est bien ainsi qu’il faille nommer leur créance sur le futur de l’Amérique.


Publication originale Washington Post traduction Contre info

Illustration : James Stewart, dans La Vie est Belle, de Franck Capra. Scène de panique bancaire.

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