Publié par : reopen911 | mars 15, 2008

Crise Financière : nous sommes tous roubinistes désormais

Les pertes du système financier sont maintenant estimées entre 2000 et 3000 milliards de dollars, ce qui place virtuellement les banques dans une situation de faillite généralisée. En tentant de se protéger en différant la reconnaissance de leurs pertes, elles accroissent le risque d’un effondrement systémique. Tous les économistes s’accordent à penser qu’une recapitalisation d’urgence est nécessaire. Mais cette mesure nécessiterait une nationalisation massive du système bancaire, impensable au pays de la libre entreprise, et ceci d’autant plus en année électorale. Faute de pouvoir – pour l’instant – briser ce tabou, la Fed en est réduite aux expédients et se transforme en mont de piété pour créances douteuses.

Contre Info, 14 mars 2008

Voilà encore quelques semaines on observait avec inquiètude la disparition de quelques milliards par ci, quelques autres par là, et la France était mise en émoi par les 7 milliards de dollars de pertes subies par la Société Générale.

Nous avons désormais nettement changé d’ordre de grandeur.

Aujourd’hui, l’unité de compte des calculs « sur le dos de l’enveloppe » qu’affectionnent les américains, c’est le billion (vf) de dollars, 1000 milliards de dollars [1].

Il y 15 jours, une éternité au rythme ou vont les choses, Martin Wolf, chroniqueur économique au Financial Times, reprenait le chiffre établi par Nouriel Roubini, et rappelait qu’après tout, 1000 milliards ne représentent « que » 7% du PIB US. Il « suffirait » donc de laisser filer le déficit de 63% à 70%, et d’accepter de payer 0,2% du budget en intérêts de la dette pour régler la facture de cette crise. Une « bagatelle budgétaire », concluait-il, en comparaison des pertes subies lors des crises asiatiques qui avaient volatilisé des montants allant jusqu’à 40% du PIB des pays concernés.

Les économistes intervenant sur le forum du Financial Times n’ont pas tardé à le convaincre que l’optimisme n’est plus de mise.

Les échanges que nous résumons ici ont eu lieu avant l’annonce de la nouvelle intervention de la Fed. Mais ils conservent tout leur intérêt et permettent d’entrevoir la situation dans laquelle se trouve le système financier mondial. Au bord du gouffre.

Nous sommes tous roubinistes désormais

En réponse à Martin Wolf, Roubini affirme que les 1000 milliards ne sont que le sommet de l’iceberg. Voici pourquoi.

Tout d’abord, 1000 milliards représentent une somme quatre fois supérieure à celle de la faillite des caisses d’épargnes, qu’il chiffre à 250 milliards.

Deux, les crises financières volatilisent le capital des banques et obligent à les nationaliser.

Trois, le total des pertes de patrimoine sera bien supérieur à 1000 milliards. 10% de baisse de l’immobilier entraînent une diminution de 2 000 milliards du patrimoines des ménages, soit 14% du PIB. L’immobilier allant encore chuter de 10% au moins, les pertes atteindront 28% du PIB des USA, voire 42% si la dépréciation des biens est de 30%.

Quatre, lors d’une récession standard, l’indice boursier S&P 500 baisse de 28% en moyenne. Sur une capitalisation boursière de 20 000 milliards cela représente 5 600 milliards, soit 39% du PIB.

Cinq, l’immobilier commercial est également touché par la crise et chutera de 10 ou 20%, faisant partir en fumée quelques billions de dollars supplémentaires.

Six, la première estimation de Roubini de 1000 milliards de pertes était basée sur 300 à 400 milliards dans le secteur des emprunts hypothécaires, le reste provenant des crédits à la consommation, crédits autos, LBO, monolines, CDS). Mais il juge que les pertes sur le seul secteur hypothécaire pourraient désormais atteindre de 1000 à 2000 milliards. 8 millions de foyers ont un patrimoine négatif (dettes supérieures à la valeur du bien). Si la baisse de l’immobilier se poursuit, ce seront 16, 20 millions de foyers ou plus qui seront dans cette situation et pourraient choisir de se mettre volontairement en faillite pour se libérer de leur dette.

Ces montants phénoménaux détruiraient complétement le capital des banques et conduiraient à une crise systémique.

Selon Roubini, le grand total s’établirait donc à : emprunts hypothécaires : 1000/2000 + autres pertes de crédit : 700, soit une facture de 1 700 à 2 700 milliards.

Le renflouement du système couterait entre 12 à 19% du PIB.

Les banques virtuellement en faillite ?

Kent Janér, de son coté, note qu’avec une estimation des pertes situées entre 400 milliards – selon le G7, et 1000 milliards, les banques ont vu fondre l’équivalent d’une grande partie de leur capitalisation. Les apports des fonds souverains, qui ont tant agité les USA en raison de la valeur symbolique de ces rachats, n’ont quant à eux amené que 90 milliards d’argent frais, soit une misère.

Si elles sont encore loin de la faillite juge-t-il – en n’ayant pas encore pris connaissance des dernières estimations de Roubini – leurs ratios prudentiels, leurs réserves, sont largement insuffisants et inférieurs aux niveaux de sécurité.

Martin Wolf précise que les total des capitaux propres (tiers un) des 1000 plus grandes banques mondiales s’établissait à 3 365 milliards en 2006.

Leur stratégie actuelle consiste à passer les pertes à petites doses, tout en contractant la valeur totale de leurs engagements, pour maintenir des comptes présentables.

Cette façon de différer l’heure de l’apurement et de réduire leur activité provoque un préjudice majeur pour l’ensemble de l’économie, car elle implique la prolongation de la contraction du crédit.

Le volume total de crédit octroyé par les banques s’élève à 74 200 milliards. Si les pertes réduisent les capitaux propres d’un tiers, Wolf remarque que le volume des crédits octroyés devrait mécaniquement diminuer de 22 000 milliards, ce qui provoquerait à coup sûr une dépression majeure, s’alarme-t-il.

Janér en conclut que les banques devraient être rapidement recapitalisées, de gré ou de force, pour leur permettre d’éponger leurs pertes, s’étonnant par ailleurs qu’elles puissent continuer à distribuer des bénéfices alors qu’immanquablement elles devront faire appel à l’état pour restaurer leur capital.

Un autre intervenant, Rob Goodson, remarque que si effectivement un processus conjoint de constat rapide des pertes et de recapitalisation est requis pour liquider au plus tôt les séquelles de la bulle, il a peu de chances d’être mis en oeuvre.

Il note que les USA sont en année électorale, peu propice aux décisions douloureuses, et que la culture libérale du pays rend improbable les solutions interventionnistes. De ce fait, au lieu de pratiquer une politique active de mise à plat des pertes, les autorités en sont réduites à accompagner un processus piloté par des banques qui veulent avant tout se préserver ce qui prolonge et amplifie d’autant les effets destabilisateurs.

Wolf, au vu des chiffres de Roubini, estime que 2 000 à 3 000 milliards de pertes « décapiteraient le système financier. » La solution, serait alors la prise en charge par l’état de l’ensemble des pertes, dit-il.

Nationalisation est un mot (pour le moment) imprononçable aux USA

Ces échanges illustrent à la fois la gravité de la situation, et le tabou culturel que représente l’intervention directe l’état pour nombre d’économistes US, qui voient là comme un aveu d’échec inacceptable du modèle qui est le leur.

Mais la recapitalisation qui s’impose de l’avis de tous ne pouvant être imposée sans prise de contrôle, Hank Paulson en est réduit à « encourager [les banques] à renforcer leurs bilans » tout en rappelant qu’il est nécessaire que ces établissements continuent à octroyer des crédits pour aider la croissance économique.

Voila la seringue ou sont piégées les autorités américaines. Les banques, qui réagissent en essayant de se protéger individuellement, aggravent la situation. Leurs réflexes de survie mettent en danger le système dans son entier. Mais sauf à prendre le contrôle de l’ensemble de la place financière, il n’existe aucun moyen de traiter en profondeur les causes et d’y apporter des remèdes.

Faute de pouvoir briser le tabou, la Fed en est réduite à se transformer en mont de piété. Elle prend en dépôt des créances douteuses en échange de bons du Trésor.

En choisissant de fournir aux banques pour 200 milliards en échange des titres invendables, Bernanke tangente cette frontière qu’il devra bientôt traverser contraint et forcé.

Car ces 200 milliards représentent bien peu en regard d’un marché totalisant 11 000 milliards de titres, et ne suffiront sûrement pas à « reflater » les actifs pris dans le tourbillon de la spirale baissière.

La prochaine étape logique pourrait bien être le rachat pur et simple des créances douteuses, avant dernière tentative pour sauver les banques et l’ensemble de l’économie avant « l’option nucléaire, » la nationalisation.

Documents :

Martin Wolf : Why Washington’s rescue cannot end the crisis story, suivi des commentaire de Roubini, Goodson, Janér, et des réponses de Wolf

Martin Wolf : Going, going, gone : a rising auction of scary scenarios

Lire aussi : Nicolas Barré, Le Figaro Penser l’impensable

La situation actuelle appelle ainsi une réponse globale, à la mesure du séisme qui risque de se produire. Il est minuit moins cinq. Il reste peu de temps pour penser l’impensable avant qu’il ne survienne.


[1] Ndlr : Les pays anglo saxons et le Brésil utilisent un standard de dénomination des nombres qui leur est propre et diffère du reste du monde. 1 billion US = 1 milliard VF, et le trillion US est égal au billion VF.

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Responses

  1. Il est évident que cette crise sera une des crise majeur de ce siècle.

    Elle va vraisemblablement changé les politiques en « profondeur » des pays « industrialisé ».


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