Publié par : reopen911 | mai 13, 2008

La seule leçon que nous ayons jamais apprise est que nous n’apprenons jamais

Par Robert Fisk

The Independent, mercredi 19 mars 2008
article original : « Robert Fisk: The only lesson we ever learn is that we never learn »

Robert Fisk

Cela fait cinq ans et nous n’avons toujours pas appris. A chaque anniversaire, les pas crissent sous nos pieds, les pierres sont toujours plus craquelées, le sable est toujours plus fin. Cinq années de catastrophe en Irak et je pense à Churchill, qui finit par appeler la Palestine un « désastre infernal ».

Mais nous avons utilisé ces parallèles auparavant et ils se sont éloignés dans la brise du Tigre. L’Irak est inondé de sang. Pourtant, quel est l’état de notre remords ? Car nous aurons une enquête publique – mais pas encore ! Si seulement l’insuffisance était notre seul crime.

Aujourd’hui, nous sommes engagés dans un débat inutile. Qu’est-ce qui a foiré ? Comment se fait-il que le peuple – le Senatus Populusque Romanus [S.P.Q.R.] de notre monde moderne – ne se soit pas soulevé en rébellion lorsqu’on lui a menti sur les armes de destruction massive, sur les liens de Saddam avec Oussama ben Laden et le 11 septembre ? Comment avons-nous pu laisser cela arriver ? Et comment se fait-il que nous n’avions pas prévu les conséquences de la guerre ?

Downing Street nous dit maintenant que les Britanniques ont essayé d’amener les Américains à écouter. Vraiment, nous avons honnêtement essayé, avant d’avoir la certitude qu’il était absolument juste de s’embarquer dans cette guerre illégale. A présent, il y a une vaste littérature sur la débâcle de l’Irak et il y a des précédents pour la planification d’après-guerre – qui arrivera beaucoup plus tard – mais ce n’est pas le sujet. Notre situation difficile en Irak est d’une ampleur infiniment plus terrible.

Alors que les Américains sont arrivés en 2003 pour prendre d’assaut l’Irak, leurs missiles de croisière sifflant à travers les tempêtes de sable en direction d’une centaine de villes irakiennes, j’étais assis dans ma chambre crasseuse de l’Hôtel Palestine à Bagdad, incapable de dormir à cause du tonnerre des explosions et je fouillais dans les livres que j’avais apportés pour remplir les heures sombres et dangereuses. Guerre et Paix de Tolstoï m’a rappelé à quel point un conflit peut être décrit avec sensibilité, grâce et horreur – je recommande la Bataille de Borodine -, de même qu’un dossier de coupures de presse. Dans cette petite chemise, il y avait une longue déclamation de Pat Buchanan, écrite cinq mois auparavant et, encore aujourd’hui, je ressens sa puissance, sa prescience et son honnêteté historique absolue : « Avec notre « Régence MacArthur »[1] à Bagdad, la Pax Americana atteindra son apogée. Mais ensuite la marée se retirera, parce que l’effort dans lequel les Islamiques excellent est de chasser les puissances impériales par la terreur ou la guérilla.

« Ils ont chassé les Britanniques de Palestine et d’Aden, les Français d’Algérie, les Russes d’Afghanistan, les Américains de Somalie et de Beyrouth, les Israéliens du Liban. Nous nous sommes lancés sur la route de l’empire et, au-dessus de la prochaine colline, nous rencontrerons ceux qui étaient là avant nous. La seule leçon que nous apprenons de l’histoire est que nous n’apprenons pas de l’histoire. »

Comme ces petits hommes qui nous ont entraînés facilement vers l’enfer, sans connaissance ou, du moins, sans intérêt pour l’histoire ! Aucun d’eux n’a lu sur l’insurrection irakienne de 1920 contre l’occupation britannique, ni sur la colonisation brusque et brutale de l’Irak par Churchill l’année suivante.

Sur nos radars historiques, pas même Crassus, le général romain le plus riche de tous, n’est apparu, lui qui a exigé un titre d’empereur après avoir conquit la Macédoine – « Mission Accomplie » – et qui s’est mis en route vindicativement pour détruire la Mésopotamie[2]. A un endroit dans le désert près de l’Euphrate, les Parthes – les ancêtres des insurgés irakiens actuels – ont annihilé les légions [romaines], coupé la tête de Crassus et l’ont envoyée à Rome remplie d’or. Aujourd’hui, ils enregistreraient sur vidéo sa décapitation.

Ces petits hommes, qui nous ont emmenés à la guerre il y a cinq ans par leur prétention démesurée monumentale, prouvent maintenant qu’ils n’ont rien appris. Anthony Blair – comme nous aurions dû toujours appeler cet avocaillon de province – devrait être jugé pour ses mensonges. Au lieu de cela, il présume aujourd’hui qu’il va apporter la paix à un conflit israélo-arabe pour lequel il a tant fait pour l’exacerber. Et maintenant, nous avons l’homme qui a changé d’idée sur la légalité de la guerre – et il l’a fait sur une simple feuille A4 – osant suggérer que nous devrions faire passer des tests aux immigrés pour la citoyenneté britannique. Première question, j’affirme, devrait être : Quel avocat sanguinaire britannique a contribué à envoyer 176 soldats britanniques à la mort sur un mensonge ? Deuxième question : Comment a-t-il pu s’en tirer comme ça ?

Mais dans un sens, la nature empotée et spécieuse de la proposition de Lord Goldsmith est une indication de toute la structure transitoire de carton-pâte de notre façon de prendre des décisions. Les grandes questions auxquelles nous sommes confrontés – que ce soit l’Irak ou l’Afghanistan, l’économie des Etats-Unis ou le réchauffement planétaire, les invasions planifiées ou le « terrorisme » – sont discutées, non pas selon des calendriers politiques sérieux mais autour de programmes télévisés et des conférences de presse.

Les premières attaques aériennes contre l’Irak passeront-elles à la télévision en prime-time aux Etats-Unis ? Par bonheur, oui ! Les premiers soldats américains entrés dans Bagdad apparaîtront-ils dans les programmes au petit-déjeuner ? Bien sûr ! La capture de Saddam Hussein sera-t-elle annoncée simultanément par Bush et Blair ?

Tout ceci fait complètement partie du problème. C’est vrai, Churchill et Roosevelt se sont querellés sur le timing de l’annonce que la guerre en Europe avait pris fin. Et ce furent les Russes qui leur ont soufflés la victoire. Mais nous avons dit la vérité. Lorsque les Britanniques se retiraient de Dunkerque, Churchill annonça que les Allemands avaient « pénétré en profondeur et répandu la frayeur et la confusion dans leurs rangs ».

Pourquoi Bush ou Blair ne nous ont-ils pas dit ceci lorsque les insurgés irakiens ont commencé à assaillir les forces d’occupation occidentales ? Eh bien, ils étaient trop occupés à nous raconter que les choses allaient mieux, que les rebelles n’étaient que des « hommes sans perspective ».

Le 17 juin 1940, Churchill a déclaré au peuple britannique : « Les nouvelles en provenance de France sont très mauvaises et je pleure les braves Français qui sont tombés dans ce terrible malheur ». Pourquoi Blair ou Bush ne nous ont-ils pas dit que les nouvelles en provenance d’Irak étaient très mauvaises et qu’ils pleuraient les Irakiens – ne serait-ce que quelques larmes pendant une minute ? Parce qu’ils étaient les hommes qui avaient la témérité, la pure et simple impudence d’enfiler les habits de Churchill, des héros qui mettraient en scène une répétition de la Seconde Guerre Mondiale. La BBC a consciencieusement appelé les envahisseurs « les Alliés » – soit dit en passant, ils l’ont vraiment fait – et dépeint le régime de Saddam comme le Troisième Reich.

Bien sûr, lorsque j’allais à l’école, nos dirigeants – Attlee, Churchill, Eden, Macmillan ou Truman, Eisenhower et Kennedy aux Etats-Unis – avaient une vraie expérience de la guerre réelle. Pas un seul dirigeant occidental d’aujourd’hui n’a la moindre expérience de première main d’un conflit. Lorsque l’invasion anglo-américaine de l’Irak a commencé, l’opposant européen le plus éminent à la guerre était Jacques Chirac, qui avait combattu dans le conflit algérien. Mais, à présent, il est parti. Tout comme Colin Powell, un ancien combattant du Vietnam, lui-même dupé par Rumsfeld et la CIA.

Pourtant, l’une des terribles ironies de notre époque est que les hommes d’Etat les plus assoiffés de sang – Bush et Cheney, Rumsfeld et Wolfovitz -soit n’ont jamais entendu des balles tirées dans la colère, soit ils ont fait en sorte de ne pas avoir à se battre pour leur pays lorsqu’ils en avaient l’occasion. Il ne faut pas s’étonner que les titres hollywoodiens comme « Shock and Awe » [Choc et Respect] plaisent à la Maison-Blanche. Les films sont leur seule expérience des conflits humains, la même chose est vraie pour Blair et Brown.

Churchill a dû rendre compte de la perte de Singapour devant une Assemblée pleine à craquer. Brown ne rendra même pas compte sur l’Irak jusqu’à ce que la guerre soit finie.

C’est un truisme grotesque qu’aujourd’hui – après toutes les postures de nos nains politiques prises il y a cinq ans – on puisse nous permette enfin une séance légitime de spiritisme avec les fantômes de la Deuxième Guerre Mondiale. A la place du médium : les statistiques ; et la pièce devrait être dans l’obscurité. Mais c’est un fait que le total des morts américains en Irak ( 3.978 ) est bien au-dessus du nombre des pertes américaines subies dans les débarquements initiaux du Jour-J en Normandie (3.384 morts et disparus) le 6 juin 1944 ou plus de trois fois les pertes totales britanniques à Arnhem la même année (1.200).

Elles comptent pour juste un peu plus d’un tiers des pertes totales (11.014) de toute la Force Expéditionnaire Britannique depuis l’invasion allemande de la Belgique à l’évacuation finale à Dunkerque en juin 1940. Le nombre de morts britanniques en Irak – 176 – est presque équivalent aux pertes totales des forces britanniques dans la bataille de Bulge en 1944-45 (un peu plus de 200). Le nombre de blessés américains en Irak – 29.395 – est plus de neuf fois le nombre d’Américains blessés le 6 juin 1944 (3.184) et plus d’un quart de tous les blessés américains de toute la Guerre de Corée (1950-53) – 103.284.

Les pertes irakiennes permettent une comparaison encore plus étroite avec la Deuxième Guerre Mondiale. Même si nous prenons en compte les statistiques les plus basses pour les morts civiles – la fourchette va de 350.000 à 1 million – elles ont dépassé depuis longtemps le nombre de civils britanniques tués dans le Blitz de Londres en 1944-45 (6.000) et dépassent de beaucoup le nombre total des civils britanniques tués dans les bombardements dans tout le Royaume-Uni – 60.595 morts et 86.182 blessés graves – de 1940 à 1945.

En effet, le nombre de morts civils irakiens depuis notre invasion est à présent plus grand que le nombre total de pertes militaires britanniques dans la Deuxième Guerre Mondiale, qui s’est élevé à un chiffre énorme de 265.000 morts (certains historiens donnent le chiffre de 300.000) et 277.000 blessés. Les estimations minimales pour les morts irakiennes signifient que les civils de Mésopotamie ont subi six ou sept Dresde ou – encore plus terrible – deux Hiroshima.

Pourtant dans sens, tout ceci est une distraction de l’horrible vérité contenue dans la mise en garde de Buchanan. Nous avons envoyé nos armées sur la terre de l’Islam. Nous l’avons fait avec l’unique encouragement d’Israël, dont les propres renseignements falsifiés sur l’Irak ont été discrètement oubliés par nos maîtres, qui versaient des larmes de crocodile pour les centaines de milliers d’Irakiens qui sont morts.

L’énorme prestige militaire de l’Amérique a été irréparablement diminué. Et s’il y a, ainsi que je l’ai calculé, 22 fois plus de soldats occidentaux dans le monde musulman qu’à l’époque des Croisades des 11ème et 12ème siècles, nous devons nous demander ce que nous y faisons. Y sommes-nous pour le pétrole ? Pour la démocratie ? Pour Israël ? Par crainte des armes de destruction massive ? Ou par peur de l’Islam ?

Nous lions allègrement l’Afghanistan à l’Irak. Si seulement Washington n’avait pas été distrait par l’Irak, ainsi que l’histoire le montre maintenant, les Taliban n’auraient pas pu se ré-établir. Mais al-Qaïda et le nébuleux Oussama ben Laden, eux, n’étaient pas distraits. C’est la raison pour laquelle ils ont étendu leurs opérations à l’intérieur de l’Irak et ensuite utilisé cette expérience pour assaillir l’Occident en Afghanistan, sans, jusqu’à aujourd’hui, le moindre poseur de bombe suicide.

Et je vais me risquer à une supposition terrible : que nous avons perdu l’Afghanistan aussi sûrement que nous avons perdu l’Irak et aussi sûrement que nous allons « perdre » le Pakistan. Ce sont notre présence, notre puissance, notre arrogance, notre refus d’apprendre de l’histoire et de notre terreur – oui, notre terreur – de l’Islam qui nous conduisent vers l’abîme. Et jusqu’à ce que nous apprenions à laisser les Musulmans tranquilles, notre catastrophe au Proche-Orient ne fera que s’aggraver. Il n’y a aucun lien entre l’Islam et la « terreur ». Mais il y a un lien entre notre occupation de la terre musulmane et la « terreur ». Ce n’est pas trop difficile à comprendre. Et nous n’avons pas besoin d’une enquête publique pour l’établir.

 

Traduit de l’anglais par : [JFG-QuestionsCritiques]

 


Notes :

[1] Voir Douglas MacArthur sur Wikipedia.

[2] Lire « Une guerre d’Irak impériale au début de l’ère chrétienne », par Gary Leupp.

et : « L’Empire Romain trébuche – alors, il se tourne vers l’Iran et la Syrie », par Robert Fisk.

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