Publié par : reopen911 | mai 25, 2008

Les USA seront-ils le prochain colosse à s’effondrer ?

Les craquements de l’économie américaine sont-ils passagers ou au contraire révélateurs de maux plus profonds ? Les empires, même à leurs apogée, ont toujours connu des augures de sombres lendemains croyant déceler les signes d’une agonie au coeur de l’opulence. Kevin Philipps s’interroge sur le futur du colosse américain à la lumière des antécédents historiques et pointe les similitudes entre la situation actuelle des USA et celle précédant l’échec des puissances déchues.

Par Kevin Phillips, Washington Post, 18 mai 2008

En août dernier, lorsque la panique naissait au sujet les prêts hypothécaires, Alan Greenspan, s’était voulu rassurant pour une opinion publique troublée. L’ancien président de la banque centrale américaine avait alors déclaré que cette crise ressemblait fortement aux brefs soubresauts financiers de la crise de la dette Russe de 1998 ou du krach boursier aux États-Unis de 1987. Rien d’inquiétant, donc.

Pourtant, dans les soubassements de l’économie on pouvait déjà percevoir les craquements, les tremblements provoqués par la collision de plaques tectoniques. Neuf mois plus tard, les analogies de Greenspan qui se voulaient apaisantes ne parviennent plus à convaincre. L’économie américaine est confrontée à des niveaux d’endettement sans précédent, une flambée du prix des produits de base et une chute de l’immobilier, sans même mentionner la faiblesse du dollar. En dépit de la récente stabilisation de la situation économique, certains économistes craignent que le monde ne doive faire face prochainement à la plus grande crise financière depuis les années 1930.

Cette analogie est pourtant loin d’être parfaite. La probabilité que nous vivions un enchaînement d’évènements semblable à celui de la Grande Dépression est très faible. Le marché boursier avait alors perdu 80%, le taux chômage atteignait 25%, et les Grandes Plaines s’étaient transformées en une région aride et poussiéreuse, forçant des centaines de milliers de d’ouvriers agricoles à fuir en Californie. Mais les Américains devraient pourtant craindre que les troubles actuels ne soient annonciateurs de bouleversements mondiaux à l’image de ceux qui ont renversé les grandes puissances économiques précédentes, à commencer par la Grande-Bretagne.

Plus de 80% des Américains déclarent aujourd’hui que le pays est sur une mauvaise voie, mais ils sont encore nombreux – si ce n’est la plupart – a continuer de croire que les enseignements de l’histoire des autres nations ne sont pas pertinents, que le cas des États-Unis est unique, et qu’ils sont choisis par Dieu. Il en a été de même pour toutes les anciennes grandes puissances économiques : Rome, l’Espagne, les Pays-Bas (dans le domaine maritime durant leur période glorieuse du 17ème siècle, lorsque New York s’appelait New Amsterdam) et pour la Grande Bretagne au 19e siècle. La force initiale de ces empires s’est aussi avérée être plus tard leur faiblesse, ce qui n’est pas sans rappeler la situation que vivent les États-Unis depuis les années 1980.

Il existe une littérature considérable qui traite de ces précédents, de leurs illusions de puissance et de leur déclin. Ces textes nous disent que l’Espagne impériale, l’empire maritime des Pays-Bas, et la puissance industrielle de la Grande Bretagne avaient en commun bon nombre de vulnérabilités durant leur ascension puis leur chute : ils avaient en partage le sentiment de n’être plus sur la bonne voie, une religion intolérante et missionnaire, un empire devenu trop vaste pour leurs forces militaires, une monoculture économique, un essor de la finance (provoquant la délocalisation de l’industrie) et enfin une dette excessive. Il en va de même aujourd’hui aux États-Unis.

Avant de poursuivre ce parallèle avec les États-Unis d’aujourd’hui, il convient de répondre aux sceptiques qui ne manqueront pas de nous rappeler que chacune de ces nations avait ses propres prophètes de malheur, dont les avertissements, s’ils se sont avérés justifiés sur le long terme, n’en avaient pas moins été lancés de façon prématurée. En Grande-Bretagne, par exemple, ces augures s’étaient inquiétés dès les années 1860 de voir le pays prendre le chemin des Pays-Bas, et ces appréhensions sont réapparues dans les années 1890, lors de l’émergence de concurrents industriels tels que l’Allemagne et les États-Unis. Dans les années 1940, ces prévisions ont fini par se réaliser, mais de fait les critiques des années 1860 et 1890 étaient venues bien trop tôt.

De telles craintes, prématurées, ont aussi vu le jour aux États-Unis. Les décennies suivant l’élection de 1968 ont été marquées par l’apparition d’appréhensions. A l’époque, l’hégémonie mondiale gagnée par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale était considérée comme menacée. La première de ces périodes de remise en cause, en 1968-72, constatait le mélange délétère des effets du commerce mondial, des crises monétaires et de la faillite de la politique étrangère américaine en Asie du Sud-Est. Parurent alors des ouvrages portant des titres tels que « Retreat From Empire ? » et « The End of American Era ». Ce malaise s’est encore renforcé par la suite après l’affaire du Watergate et la chute de Saigon. La troisième phase a pris place à la fin des années 1980, lorsque la résurgence du Japon semblait remettre en cause la prééminence américaine dans le secteur industriel, voire même celui de la finance. En 1991, le candidat à l’investiture Démocrate pour la présidentielle Paul Tsongas croyait pouvoir déclarer « la guerre froide est terminée…. l’Allemagne et le Japon ont gagné. » Ce n’était pas tout à fait le cas.

Aujourd’hui en 2008, nous pouvons à notre tour faire état d’une décennie de tous les dangers, marquée par la folie Internet des années 1997-2000 qui s’est transformée en une bulle puis en krach boursier, le 11 septembre 2001, les attaques terroristes, la démesure impériale de l’administration Bush et l’invasion de l’Irak en 2003. Vinrent ensuite l’abandon par l’OPEP de la fourchette maintenant le prix du pétrole à 22 – 28 dollars, le coût du baril dépassant les 100 dollars en cinq ans ; l’effondrement global du statut des États-Unis pour cause de la guerre en Irak, l’implosion du marché américain de l’immobilier et de la bulle du crédit, et une baisse du dollar face à l’euro de près de 50% depuis 2002. Nul doute q’une crise financière mondiale ne soit dans l’air.

On ne peut écarter la perspective dérangeante qu’une nouvelle crise mondiale imminente pourrait transformer le demi-siècle allant des années 1970 aux années 2020 en un équivalent pour les États-Unis de ce que la période précédent 1950 avait été pour la Grande-Bretagne. Il pourrait bien s’agir du « Big One », marquant la dernière phase de l’ascension des USA. L’histoire récente, faite de quatre décennies de soubresauts préalables trouverait alors son sens dans cette infortunée conclusion.

Le parallèle le plus marquant entre notre situation et les échecs des anciennes puissances est celui de la dangereuse dépendance des États-Unis à l’égard de son secteur financier, devenu le moteur de la croissance. Au 18ème siècle, les Hollandais avaient cru qu’ils pourraient compenser le déclin de l’industrie et du commerce par de grands programmes de prêts aux nations étrangères et aux souverains. Mais la série d’incidents et de faillites survenus aux Pays-Bas durant les années 1760 et 1770 a paralysé l’économie. Dans la Grande-Bretagne du début des années 1900, un ministre s’inquiétait que l’on ne puisse prospérer en « amassant des titres d’investissement », affirmant que « la banque n’est pas le créateur de notre prospérité, mais le résultat de celle-ci. » À la fin des années 1940, l’endettement né lors des deux guerres mondiales lui a donné raison, et le leadership économique mondial de la Grande Bretagne appartient désormais au passé.

Aux États-Unis, la part du PIB du secteur des services financiers a dépassé celle de l’industrie au milieu des années 1990. Mais l’enthousiasme pour le marché semble avoir bloqué tout débat quant à cette évolution inquiétante. Dans les années 1970, l’industrie représentait 25% du PIB et les services financiers à peine 12%, mais en 2003-06, le secteur de la finance pesait 20-21%, et l’industrie en était réduite à 12%.

Le problème tient au fait que les quatre ou cinq points de PIB gagné par le secteur de la finance durant les années 1990 et 2000 sont dus à des pratiques contestables : le boom de prêts immobiliers exotiques, la titrisation pour le moins téméraire des prêts, ainsi que d’autres innovations qu’il eut été préférable de laisser aux casinos. Cette industrie du crédit devenue folle a fourni le lubrifiant de la croissance. Entre 1987 et 2007, la dette totale aux États-Unis est passée de 11 000 milliards à 48 000 milliards, et c’est la dette du secteur financier qui a mené la danse.

Washington a regardé avec bienveillance le secteur financier durant les années 1980 et 1990, lui procurant sans fin flux de liquidité et renflouements. De façon inexcusable, les acteurs tels que Greenspan, Robert Rubin, ancien secrétaire au Trésor et l’actuel secrétaire Henry Paulson ont refusé de réglementer l’industrie. Tous semblaient faire bon accueil aux bulles d’actifs ; Ils imaginaient sans doute que la finance allait être le nouveau secteur dominant de l’activité économique, tout comme l’industrie avait remplacé l’agriculture à la fin du 19ème siècle. Mais qui pourrait croire sérieusement que la prochaine grande puissance économique – Chine, Inde, Brésil – ait un PIB dominé par la finance ?

Par la grâce d’un secteur financier surdimensionné les États-Unis de 2008 sont devenus le premier débiteur au monde, connaissent – et de loin – le plus grand déficit de la balance des paiements et sont devenus le principal importateur, à grands frais, de produits manufacturés et de pétrole. Si le monde subit prochainement la plus grande crise financière depuis les années 1930, les dommages potentiels sont incalculables. La perte du leadership économique mondial qu’ont connu la Grande-Bretagne et les Pays-Bas semble être la menace qui pointe à notre propre horizon.

Kevin Phillips a publié récemment « Money : Reckless Finance, Failed Politics, and the Global Crisis of American Capitalism. »


Publication originale Washington Post, traduction Contre Info

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