Publié par : reopen911 | juin 16, 2008

Pakistan : la ligne rouge à ne pas franchir, par Eric Margolis

La guerre d’Afghanistan est ingagnable. Mais comme au Vietnam, les stratèges militaires suggèrent qu’il suffirait de s’en prendre aux bases arrières de l’adversaire pour vaincre. Les zones tribales du Pakistan sont désormais dans la ligne de mire des états-majors. Soyons-en sûrs : si cette ligne rouge est franchie, si l’occident défie le Pakistan et ses 165 millions d’habitants, le désastre militaire est assuré. C’est pourtant ce vers quoi nous nous dirigeons, entraînés par la logique interne de cette guerre que personne ne dirige ni ne pense – sauf à répéter de façon incantatoire qu’« on ne peut la perdre ». Comme au Vietnam.

Par Eric Margolis, Toronto Sun, 15 juin 2008

La mort de 11 soldats pakistanais tués par les frappes aériennes et l’artillerie américaines la semaine dernière montre à quel point la guerre menée en Afghanistan est en train de s’étendre rapidement au Pakistan voisin.

L’armée Pakistanaise a qualifié cette attaque aérienne de « lâche et dénuée de motif ». Elle a soulevé l’indignation à travers le Pakistan. Le fragile gouvernement en place à Islamabad, qui dépend des larges subsides de l’aide américaine, a cependant modéré ultérieurement ses protestations.

Les États-Unis, qui avaient engagé dans cette attaque un bombardier lourd B-1 et des chasseurs-bombardiers F-15, ont déclaré que cette action était un acte d’ « auto défense. »

Cette dernière attaque américaine sur le Pakistan ne pouvait pas survenir à un pire moment. Les Juges de la Cour suprême démis par la dictature du général Pervez Musharraf avaient organisé cette semaine dans tous le pays des manifestations de protestations, dénonçant l’illégalité de la présence de Musharraf à la présidence et condamnant le soutien que lui apportent les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada et la France. Asif Zardari, dirigeant du parti au pouvoir, le Pakistan People’s Party, s’est scandaleusement rallié à Musharraf dans son opposition à la restauration du système judiciaire, par crainte que la réintégration des juges ne conduise à la réouverture des procédures d’accusation de corruption qui le visent.

Les attaques menées par l’aviation US, les drones Predator Hunter-Killer, les Forces spéciales américaines et les équipes de la CIA ont été en constante augmentation dans les zonez tribales pachtounes autonomes du Pakistan connues sous l’acronyme FATA. Les Pachtounes, qui représentent la moitié de la population de l’Afghanistan et 15% de celle du Pakistan, vivent à cheval sur cette frontière qu’ils méprisent, y voyant un vestige de la politique du « diviser pour régner » de l’ancien Empire Britannique [1].

Au lieu d’intimider les pachtounes pakistanais pro-talibans, les frappes de l’US Air Force et de l’artillerie ont allumé un embrasement de fureur anti occidentale dans les tribus guerrières de la région et accru leur soutien aux Talibans.

Les États-Unis ont repris à leur compte la tactique du « diviser pour régner » de la Grande-Bretagne coloniale et offrent jusqu’à 500 000 dollars aux chefs tribaux pachtounes pour les amener à lutter contre les éléments pro-talibans, causant ainsi encore plus de chaos dans cette région déjà troublée, et attisant les rivalités tribales. Les États-Unis utilisent par ailleurs la même tactique en Irak et en Afghanistan.

Les attaques US meurtrières qui ont eu lieu cette semaine illustrent à nouveau le fait que les États-Unis et les 60 000 soldats de l’OTAN présents sur le territoire Afghan sont incapables de contenir les Taliban et leurs alliés, bien que la résistance afghane ne dispose que d’armes légères à opposer à l’arsenal de haute technologie de l’occident. L’US Air Force est presque toujours appelée à la rescousse lorsque se déroulent des affrontements.

En fait, la fonction principale des troupes au sol des USA et de l’OTAN est de provoquer les Taliban à l’affrontement afin que les moudjahiddines Afghan puissent être bombardé depuis les airs. Sans la disponibilité permanente, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, de la force aérienne américaine qui peut répondre en quelques minutes, les forces occidentales en Afghanistan seraient rapidement isolées, coupées de leurs arrières, et vaincues.

Mais ces frappes aériennes, comme nous l’avons vu cette semaine, sont des armes imprécises, en dépit de toutes les compétences remarquables des pilotes de l’US Air Force et de la marine. Elles tuent plus de civils que de combattants talibans. Ce ne sont pas les puissants bombardiers B1 qui vont permettre de gagner les cœurs et les esprits des Afghans. Chaque village bombardé et chaque caravane massacrée crée de nouvelles recrues pour les Taliban et leurs alliés.

Guerre ouverte

Les États-Unis et leurs alliés sont à la limite de la guerre ouverte contre le Pakistan. L’armée d’occupation occidentale en Afghanistan n’est pas en mesure de vaincre des combattants talibans en raison de son manque de troupes de combat. Le commandant suprême sortant, le général US Dan McNeill, a récemment admis qu’il faudrait 400 000 soldats pour pacifier l’Afghanistan.

Ne parvenant pas à vaincre en Afghanistan, les puissances occidentales frustrées se tournent vers le Pakistan, un pays de 165 millions d’habitants. Les Pakistanais sont fermement opposés à la guerre américaine menée en Afghanistan et à l’assujettissement de leur nation à la politique américaine sous la conduite du dictateur Musharraf.

« Nous avons simplement besoin d’occuper les zones tribales du Pakistan », insiste le Pentagone, « pour empêcher les tribus pachtounes de soutenir et d’abriter des Taliban. » Mais une invasion des FATA conduite par les USA aurait seulement pour résultat de repousser les militants pachtounes pro-talibans plus en profondeur dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest, en attirant les troupes occidentales toujours plus vers l’intérieur du Pakistan. Les forces occidentales, déjà sur employées seraient d’autant plus sollicitées et vulnérables et des affrontements avec la puissante armée régulière Pakistanaise seraient peut-être inévitables.

Etendre la guerre d’Afghanistan vers le Pakistan serait au plan militaire une stupidité sur une grande échelle, doublée d’une folie politique. Mais Washington et ses alliés dévoués semblent déterminés à se lancer dans une guerre régionale qu’aucune escadrille de bombardiers lourds ne pourra gagner.


Publication originale Toronto Sun, traduction Contre Info


[1] La frontière séparant Afghanistan et Pakistan suit la « Ligne Durand » dessinée du temps de l’empire pour diviser arbitrairement le peuple Pachtoune

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