Publié par : reopen911 | septembre 17, 2008

La malhonnêteté des établissements financiers est à l’origine de la crise, par Joseph Stiglitz

Le refus de toute réglementation vue comme une entrave à l’innovation financière, la malhonnêteté des banques et des entreprises qui ont déployé des trésors d’ingéniosité pour contourner les règles existantes, voilà selon Joseph Stiglitz quelles sont les causes de cette crise, dont l’incompétence des responsables américains actuels rend l’issue toujours incertaine. Restera, quoi qu’il en soit, à régler la facture des errements de la finance, et c’est à la collectivité que cela va incomber.

Par Joseph Stiglitz, The Guardian, 16 septembre 2008

Heure des comptes ou effondrement du château de cartes, chacun choisira son cliché. Le fait est que le dernier soubresaut de cette crise financière que certains comparent avec le krach de Wall Street en 1929, est le résultat du comportement malhonnête [1] des institutions financières et de l’incompétence de la part des décideurs.

Nous sommes habitués à cette hypocrisie. Les banques rejettent toute suggestion visant à les soumettre à une règlementation, repoussent toute proposition de mesures anti-trust – mais lorsque les problèmes surgissent elles demandent subitement l’intervention de l’Etat : elles doivent être renflouées car elles sont trop grosses, trop importantes, pour pouvoir faillir.

Nous allons savoir, au bout du compte, à quel point le filet de sécurité était résistant. L’effondrement de la banque d’investissement Lehman Brothers, l’une des plus célèbres de Wall Street, signale les limites de la volonté de la Fed et du Trésor de sauver les établissements en difficulté.

La grande question est toujours celle du risque systémique : dans quelle mesure l’effondrement d’une institution pourrait mettre en péril le système financier dans son ensemble ? Wall Street a toujours été prompt à exagérer le risque systémique – comme par exemple lors de la crise financière Mexicaine en 1994 – mais réticent à autoriser la surveillance de ses propres pratiques. La semaine dernière, le secrétaire au Trésor américain, Henry Paulson, a jugé que s’il existait un risque systémique suffisant pour justifier le sauvetage par le gouvernement des géants du marché hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac, ce n’était pas le cas pour Lehman.

La crise financière actuelle provient d’un effondrement catastrophique de la confiance. Les banques ont pris d’énormes paris les unes avec les autres sur les prêts et les actifs. Des opérations complexes ont été conçues pour transférer les risques et dissimuler la perte de valeur des actifs. Dans ce jeu, il y a des gagnants et des perdants. Et ce n’est pas un jeu à somme nulle, c’est jeu à une somme négative : à mesure que les acteurs se débarrassent des illusions qui régnaient dans le système financier, l’aversion au risque s’accroît, les pertes apparaissent, le marché dans son ensemble part à la baisse et tout le monde essuie des pertes.

Les marchés financiers reposent sur la confiance, et cette confiance s’est érodée. L’effondrement de Lehman est à tout le moins un signal fort d’une nouvelle perte de confiance dont les répercussions vont se poursuivre.

Cette crise de confiance s’étend au-delà des banques. Au plan mondial on assiste à une diminution de la confiance dans les décideurs américains. Lors de la réunion du G8 à Hokkaido en juillet, les États-Unis avaient assuré que les choses s’arrangeaient enfin. Les évènements des dernières semaines n’ont fait que confirmer la méfiance mondiale envers les experts gouvernementaux.

Jusqu’à quel point devrions-nous prendre au sérieux les comparaisons avec le krach de 1929 ? La plupart des économistes pensent que nous disposons des instruments fiscaux et monétaires ainsi que d’une compréhension suffisante de l’économie pour éviter un effondrement de cet ampleur. Mais le FMI et le Trésor américain, en collaboration avec les banques centrales et les ministres des finances de nombreux autres pays, ont pourtant été à l’origine de politiques de « sauvetage » telles que celles qui ont conduit l’Indonésie à la catastrophe économique en 1998. En outre, il est difficile d’avoir foi dans les solutions proposées quand elles viennent d’un gouvernement qui a été responsable de la pire gestion de la guerre en Irak ou de la réaction à l’ouragan Katrina. S’il existe une administration pouvant transformer cette crise en une nouvelle dépression c’est bien l’administration Bush.

Le système financier américain a échoué dans ses deux responsabilités cruciales : la gestion des risques et l’allocation de capital. L’industrie dans son ensemble n’a pas fait ce qu’elle devrait faire – par exemple la création de produits qui aident les Américains à surmonter les risques majeurs, et leur permettent de conserver leur domicile lorsque les taux d’intérêt partent à la hausse ou que baissent les prix de l’immobilier – et elle doit maintenant faire face à une transformation de ses structures réglementaires. Malheureusement, bon nombre des pires éléments du système financier américain – les prêts hypothécaires toxiques et les pratiques qui leur ont donné le jour – ont été exportés vers le reste du monde.

Cela s’est fait au nom de l’innovation, et toute initiative de réglementation a été combattue en arguant qu’elle aurait pour résultat de mettre un terme à cette innovation. Certes, ils ont été novateurs, mais pas de la manière qui rend une économie plus forte. Certains, parmi les meilleurs et les plus brillants des USA, ont consacré leurs talents à tourner les normes et les règlements visant à assurer l’efficacité de l’économie et la sécurité du système bancaire. Malheureusement, leurs efforts ont été couronnés de succès, et nous allons tous – propriétaires, travailleurs, investisseurs, contribuables – en payer le prix.


Publication originale The Guardian, traduction Contre Info


[1] Ndt : Siglitz écrit : « a pattern of dishonesty on the part of financial institutions. »

 

Joseph Eugene Stiglitz est un économiste américain né le 9 février 1943 qui reçut le « Prix Nobel » d’économie en 2001

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