Publié par : reopen911 | octobre 3, 2008

Crise financière : risque d’infarctus, par Paul Jorion

TED spread, OIS Libor spread,. Ces sigles abscons, ces indicateurs jusqu’alors connus des seuls spécialistes, décrivent pourtant une réalité très simple : celle du marché du crédit interbancaire où les établissements négocient les prêts à court terme qui sont la pierre angulaire de l’ensemble de l’activité du secteur. Ils indiquent quels sont les écarts de taux – donc les surcoûts – entre les prêts sur le marché interbancaire et le taux directeur de la Fed ou le rendement des bons du Trésor de durée équivalente. En temps normal, mesurée par le TED, cette surprime avoisinait 0,3%. Depuis peu, elle est supérieure à 3,5%. Pourquoi ? Tout simplement parce que les banques ont peur que les établissements emprunteurs fassent défaut. Les spreads, sont une mesure du risque, de la perte de confiance, en un mot de la peur. Depuis la faillite de Lehman, tout le monde se demande : à qui le tour ? Et le marché du crédit interbancaire est en voie de paralysie. Bien que la plupart des médias continuent à ne s’intéresser qu’aux emballements maniaco-dépressifs et grégaires qui sont la règle dans les marchés boursiers, si vous voulez vraiment savoir où nous en sommes, suivez plutôt le TED spread. C’est l’un des meilleurs thermomètres de cette crise. Paul Jorion nous propose aujourd’hui un zoom avant sur cette courbe de température.

Par Paul Jorion, 3 octobre 2008

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Parmi les innovations qui font que la nouvelle version du plan Paulson a davantage de chances de passer, l’exemption de taxe de 39 cents sur les flèches utilisées dans leurs jeux par les enfants. Je plaisante bien sûr, mais vous pouvez vérifier : elle fait bien partie des mesures qui ont été ajoutées à la panoplie pour faciliter l’ingurgitation de la pilule amère par les parlementaires américains. Parmi les innovations donc, un relâchement des contraintes obligeant les compagnies à valoriser leurs avoirs au prix du marché. La mesure était réclamée à cors et à cris par le milieu des affaires et on lui donne donc gain de cause : il leur sera permis de valoriser davantage leurs actifs en se référant à un modèle maison. J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pensais des modèles financiers maison.

Un article du Wall Street Journal analysant cette « amélioration » s’intitule à juste titre The lunatics are running the asylum : ce sont les fous qui dirigent l’asile. Ce qui a provoqué le tarissement du crédit, c’est que les banques ne savent plus quel risque elles prennent en traitant les unes avec les autres et donc, pour arranger les choses, on va leur permettre de valoriser leurs avoirs à un prix qui leur paraît plus « raisonnable » que celui, délirant en effet, que leur attribue le marché en ce moment. La confiance entre établissements va grimper en flèche, ça je vous le garantis ! S’il fallait parfois – ce qu’à Dieu ne déplaise – désespérer dans la nature humaine, ce seraient des cas comme celui-là qui vous y encourageraient !

Quelques graphiques qui mettent en évidence où en est la « confiance » entre banques : le TED (Treasury-Bill – Euro Dollar) : la différence entre le taux qui s’applique aux bons du Trésor américains à trois mois et le taux que les banques exigent l’une de l’autre pour un prêt à trois mois. Trois graphiques empruntés à l’agence Bloomberg ; l’échelle, à droite est en pourcents.

Le premier graphique, ci-dessus, montre trois ans d’évolution du TED. Le spread, l’écart entre les deux taux, était comme on le voit, traditionnellement, d’environ un tiers de pourcent.

Un tiers de pourcent, c’était l’évaluation que le marché produisait spontanément du risque existant pour une banque si elle prêtait à une consoeur plutôt qu’à l’Etat américain. Puis voyez, ce qui se passe au début août 2007 quand la BNP s’écria « Pas de prix ! ». L’écart se mit désormais à osciller entre 1 % et 2 % – plutôt que les 0,3 % d’antan.

Deuxième graphique, les 365 jours les plus récents.

Regardez bien : on oscillait entre 1 % et 2 %, et depuis quinze jours, depuis la mi-septembre, on passe à 3 % et on commence à osciller entre 3 % et 4 %. L’évolution des jours récents se lit beaucoup mieux sur un graphique qui représente les trois derniers mois.

Voilà où on en est : les banques ne se prêtent plus qu’à des taux prohibitifs, prohibant en fait toute transaction entre elles. Si rien ne change, la paralysie complète du système financier n’est plus qu’une question de jours.

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).

 

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

 

* Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.


 

 

Graphiques : TED Spread, Bloomberg

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