Publié par : reopen911 | octobre 7, 2008

Chalmers Johnson : le gouffre financier du Pentagone

Alors que le débat sur la plan Paulson faisait rage, le Sénat US a voté comme un seul homme les 600 milliards du budget de la défense. N’y a-t-il aucune relation entre ces deux évènements ? Ce budget gargantuesque du Pentagone est indéfendable et ruineux, estime Chalmers Johnson. Il est temps de remettre en cause le militarisme qui prévaut aux USA et de mettre un terme aux désastrueses expéditions Afghanes et Irakiennes, dont la poursuite ne fait qu’empirer la situation dans ces deux pays.

Par Chalmers Johnson, Tom Dispatch, 28 septembre 2008

On a entendu force plaintes et récriminations indignées au sujet des 700 milliards de dollars que le gouvernement envisage de distribuer aux riches banquiers New Yorkais qui nous ont détroussé ces dernières années avant que leur cupidité ne conduise leurs entreprises dans le ravin. Pourtant, nous distribuons des montants comparables chaque année au titre des budgets destinés à l’armée, au complexe militaro-industriel et aux élus influents qui se sont alliés avec le Pentagone.

Mercredi 24 Septembre, en pleine controverse sur les milliards de dollars que les contribuables allaient octroyer à Wall Street, la Chambre des représentants a adopté le projet de loi budgétaire 2009 pour la défense, d’un montant de 612 milliards, sans un murmure de protestation ni aucun commentaire dans la presse. Le New York Times n’a consacré au sujet que trois courts paragraphes enfouis au milieu d’un article traitant du budget.

Ce projet de loi budgétaire pour la défense inclut 68,6 milliards pour les guerres en Irak et en Afghanistan. Il s’agit cependant seulement d’un acompte sur le coût annuel réel de ces guerres, le reste sera alloué lors de votes ultérieurs. Il prévoit également une augmentation de salaire de 3,9% pour le personnel militaire, et 5 milliards de dollars pour des dépenses clientélistes qui n’étaient même pas sollicitées par l’administration ou le secrétaire à la Défense. Cette loi finance également en totalité les demandes du Pentagone pour un radar en République tchèque – un projet sans doute issu d’une cervelle d’oiseau – qui exaspérera sûrement les Russes tout autant que la base de missiles russes à Cuba nous avait en son temps mis en colère. L’ensemble du projet de loi a été adopté par 392 voix contre 39 et sera transmis au Sénat, où un texte similaire a déjà été approuvé. Mais personne n’imagine ne serait-ce que de mentionner ceci dans la discussion sur le plan de renflouement des banques d’investissement et des sociétés financières en faillite.

C’est un vrai gâchis. Nos dépenses annuelles pour la « sécurité nationale » – c’est à dire le budget de la défense augmenté de toutes les dépenses militaires dissimulées dans les budgets des administrations de l’énergie, de l’État, du Trésor, des Anciens Combattants, de la CIA, et de nombreux autres services de l’état – dépasse d’ores et déjà les 1000 milliards de dollars, montant supérieur au total de tous les autres budgets de la défense nationale dans le monde. Non seulement il n’y a aucune couverture médiatique significative au sujet de ce nouveau budget, mais il n’y pas la moindre envie d’enquêter sur la relation pouvant exister entre notre opulente armée, nos invraisemblables dépenses d’armement, nos guerres à l’étranger d’un coût extravagant, et la catastrophe financière de Wall Street.

Le seul « commentaire » en provenance du Congrès sur l’ampleur de nos dépenses militaires a pris la forme du radotage habituel arguant que ne pas voter ce projet de loi de finance pour la défense serait une trahison de nos troupes. Le vieux sénateur John Warner, ancien président de la Commission Sénatoriale des Armées, a imploré ses collègues Républicains de voter ce projet de loi « par respect pour le personnel militaire. » Il semble ignorer que ces soldats sont effectivement des volontaires, non des appelés, et qu’ils ont rejoint les forces armées en faisant un choix de carrière, et non parce que la nation leur aurait demandé un tel sacrifice de leur part.

Nous ferions preuve d’un plus grand respect pour nos forces armées en mettant fin à ces guerres stupides et mal inspirées d’Irak et d’Afghanistan. Si un niveau relatif de paix et d’ordre a été restauré en Irak, cela n’est pas du au renforcement tardif des effectifs décidé par le Président Bush, le « surge », mais en raison de l’évolution de la dynamique interne en Irak et dans la région du Moyen-Orient en général. Au nombre de ces évolutions : la prise de conscience grandissante des sunnites Irakiens quant à la nécessité de rétablir la loi et l’ordre, la confiance accrue des chiites irakiens concernant la position quasi inattaquable qu’a leur influence politique dans le pays, et la prise de conscience croissante par les nations sunnites du fait que la guerre d’agression de l’administration Bush contre l’Irak a considérablement renforcé l’influence du Shiisme et de l’Iran dans la région.

La présence maintenue des troupes américaines et de leurs bases fortement défendues en Irak menace ce retour à une stabilité relative. Le refus du gouvernement chiite d’Irak d’accepter un accord sur la présence des forces américaines – pourtant ardemment souhaité par l’administration Bush – qui mettrait les troupes américaines à l’abri des poursuites et des lois irakiennes est en fait un bon signe pour l’avenir de l’Irak.

En Afghanistan, nos généraux et stratèges civils – sourds aux leçons de l’histoire – ne semblent pas comprendre que notre défaite face aux insurgés afghans est inévitable. Depuis l’époque d’Alexandre le Grand, aucun intrus étranger ne l’a jamais emporté sur une guérilla afghane défendant ses propres terres. La première guerre Anglo-Afghane (1838-1842) s’est soldée par une défaite particulièrement humiliante de l’impérialisme britannique, pourtant au sommet de sa puissance militaire durant l’ère victorienne. La guerre entre l’Union Soviétique et l’Afghanistan (1979-1989) a entraîné une défaite russe si démoralisante qu’elle a contribué de manière significative à la désintégration de l’ex-Union soviétique en 1991. Nous sommes maintenant sur la bonne voie pour renouveler la quasi-totalité des erreurs commises par les précédents envahisseurs de l’Afghanistan au cours des siècles précédents.

Au cours de cette année – la plus désastreuse, peut-être – nous avons étendu notre guerre d’Afghanistan au Pakistan, une puissance nucléaire relativement riche et sophistiquée qui a longtemps coopéré avec nous militairement. L’emploi récent de la force le long de la frontière Afghane avec le Pakistan risque de radicaliser les Pachtounes des deux pays et de promouvoir les intérêts de l’islam radical dans toute la région. Pour ces deux peuples, les Etats-Unis sont identifiés aux missiles Hellfire, aux drones sans pilote, aux opérations spéciales, et aux assassinats répétés de passants innocents.

Le terrible attentat à la bombe contre l’hôtel Marriott, dans la capitale Islamabad, qui a eu lieu le 20 Septembre 2008 est un puissant indicateur de la propagation d’un sentiment anti-américanisme virulent dans la région. L’hôtel est réputé pour être un lieu de détente pour les Marines américains, les troupes des Forces spéciales et les agents de la CIA. Nos activités militaires au Pakistan ont été aussi malencontreuses que l’invasion décidée par Nixon et Kissinger du Cambodge en 1970. Le résultat final sera presque certainement le même.

Nous devrions commencer notre désengagement de l’Afghanistan une fois pour toute. Nous n’aimons pas les valeurs religieuses des fondamentalistes talibans, mais le peuple Afghan, qui espère désespérément un retour à la loi et l’ordre et la fin de la corruption, sait que les Taliban sont la seule force politique dans le pays qui a su juguler le commerce de l’opium. Les Pakistanais ont une armée efficace et pourraient défendre leur pays contre la prééminence des Taliban pour autant que nous mettions un terme aux agissements qui conduisent les Afghans et les Pakistanais à voir les Taliban comme un moindre mal.

L’un des plus grands spécialistes Américain sur le budget de la défense, Winslow Wheeler, a travaillé pendant 31 ans sur les dépenses militaires pour les membres républicains du Sénat et pour la Cour des Comptes. Sa conclusion au sujet de notre politique budgétaire de défense est dévastatrice :

« Le budget de défense de l’Amérique est aujourd’hui le plus important, en dollars ajustés a l’inflation, comparé a n’importe quel moment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et pourtant, notre armée a moins de brigades de combat qu’à n’importe quel moment au cours de cette période, notre marine a moins de navires de combat, et l’Air Force moins d’avions de combat. L’âge des équipements de ces grandes forces est en moyenne plus grand qu’a n’importe quel moment depuis 1946 – ou dans certains cas depuis le début de notre histoire. »

C’est là une honte pour la nation. Dépenser des centaines de milliards de dollars pour des guerres présentes et futures qui n’ont rien à voir avec notre sécurité nationale est tout simplement obscène. Et pourtant le Congrès a été corrompu par le complexe militaro-industriel qui lui a fait croire qu’en votant en faveur d’un accroissement des dépenses militaires, ils procurent des « emplois » pour l’économie. En fait, ils ne font que détourner vers des armements tout à fait inutiles les maigres ressources qui seraient désespérément nécessaires pour la reconstruction de l’infrastructure américaine et pour d’autres dépenses cruciales. Si nous ne parvenons pas à réduire ces dépenses militaires toujours croissantes depuis trop longtemps, alors la faillite des États-Unis est inévitable. Comme l’actuelle débâcle de Wall Street en a fait la preuve, ce n’est plus une abstraction, mais une éventualité de plus en plus probable. Il ne nous reste plus beaucoup de temps.

Chalmers Johnson est professeur émérite à l’Université de San Diego. Il a publié récemment Blowback (2000), The Sorrows of Empire (2004), et Nemesis : The Last Days of the American Republic (2006).


Publication originale Tom Dispatch, traduction Karim Loubnani pour Contre Info

 


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